Et je peux enfin vous écrire. Mais la chose est délicate. J'ai tant à vous dire. Et je crains de m'embrouiller. Et je crains de faire des raccourcis malheureux.

Et je crains de dire pour une lettre sans réponse puisque vous n'auriez rien à ajouter si ce n'est « confus, brouillon, hors-sujet » dans la marge, comme à l'époque de mes rédactions et dissertations.

Que puis-je vous raconter Enrique pour que cela fasse écho en vous et ainsi pouvoir échanger avec vous, avoir, avec vous, une relation épistolaire ? Pourrait-on l'intituler « Lettres à un écrivain qui résonne » ?

Vous serez à Nantes vendredi et ce sera l'occasion pour moi d'assister à ma première intervention de vous.

Connaissez-vous cela Enrique, cette joie effrayante, cette peur joyeuse, de rencontrer votre maître – n'ayons pas peur des mots – votre maître disais-je – ès écriture ?

Je suppose que vous avez subi ce sentiment contradictoire – subi tout autant qu'attendu impatiemment.

Mais pourrai-je pour autant vous dire ? Pourrai-je vous aborder ? Nous serons tous là pour Beckett. Nous n'aurons pas une minute à nous. Pardon. Je n'aurai pas un instant à moi avec vous je le crains.

Je ne sais même pas si vous êtes abordable. Comme un navire.

Je redoute cette confrontation de votre voix aux souvenirs de vos écrits. Serai-je déçue ?

Si tel est le cas. Vous ne me lirez pas. Je serai déçue, comme trompée. Et c'est sans doute ce que je pressens de pire.

Si je suis déçue, devrai-je encore vous lire? Oserai-je encore affronter – tant bien que mal – la page blanche ? Que serait le pire : ne plus lire ou ne plus écrire ?

Les deux mon capitaine !

Parce que je n'ai jamais évoqué qui j'étais, ce que je faisais.

Je tente – vainement ? - d'être libraire. Pour partager mes lectures, les vôtres et celles de tant d'admirables écrivains. Et, vainement, j'affronte la page blanche pour me dépasser, pour vous approcher, pour trouver, idéalement, réponses à mes contre-vérités.

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