me suis retrouvée là à cheminer dans les pas des flâneurs du canal St Martin quelques heures après leur passage. me suis retrouvée là dans ma nuit à les revoir dans leur jour, tels des fantômes là sur cette passerelle, là à voir passer cette barque bleue, là encore à se poser un instant qui sur un banc qui assise dans l'herbe pour noter au passage quelques effluves ou quelques bruits de la ville. me suis retrouvée là près d'eux alors même qu'à l'instant de leur temps près du canal j'étais moi assise en terrasse à n'entendre que le chant des oiseaux qui se répondaient, les nuages masquants gravement un peu de soleil, les enfants dans leurs silences. je m'étais retrouvée moi dans un silence bruyant d'une conversation avec Virginia Woolf qui partageait avec moi ces lectures savantes, celles de temps qui n'existaient déjà plus, de mers, de routes des Indes et d'injustices face aux sauvages. je n'étais qu'avec elle, au bord de ces rivages quand, dans ce même temps, ces flâneurs côtoyaient les abords du canal St Martin..

quels étranges échos que nos vies qui, dans nos silences nous laissent entendre le monde qui fut et dans nos bruits nous retirent d'un monde pour s'absorber dans un silence d'écriture.
quels étranges échos cela a du être quand eux, flâneurs, se sont retrouvés face-à-face avec d'autres marcheurs plus manifestants mais dans un tumulte vifs et colorés - et de là j'en imagine quelqu'une qui, militante pour la culture, serait sortie de sa flânerie pour entrer dans la marche - et de là quelqu'autre qui, ne croyant plus en son manifeste, sortirait du cortège pour rédiger en silence sa colère.

et puis il y eu cette pause au café.
ce temps d'arrêt - pas mort - pas fourbu. juste pause pour un juste retour sur les mots venus et à venir.
instant suspendu où, comme retiré du monde, on se met à l'observer. et qui de la rue observe l'intérieur ne semblant apercevoir que quelques badauds figés se trompe - le mouvement est tout autant là, dans ce café
suspendu au fil tenu des réflexions des uns et des autres - les pensées s'entrechoquent et jamais en écho avec les chocs du dehors - le tumulte est parfois plus violent. qui a vu ces fleurs qui jonchaient le sol lui rappeler un souvenir longtemps tu ? qui a senti le vol de cet oiseau pour se sentir lui-même à voler ? qui a vu cette écluse le long du canal St Martin et s'est alors plongé dans cette enfance.. la mienne..
cette promenade le long du canal St Martin, celle que je n'ai pas faite - m'a ramenée là, dans ce village haute-saônois de mes grands-parents maternels - chemins de halages écluse barrage péniche de fret ou de plaisance mon éclusier de grand-père - et ces haricots verts qu'on écossaient - ces heures, à l'heure des siestes - où je m'amusais les yeux mi-clos à observer les rais de lumières entre ces volets verts - ces volets qui, en guise de creux, de trou - ouvraient sur des coeurs - ceux de nos enfances restées là - et ces mêmes lumières qui me ramènent aux Noëls, aux cadeaux devinés à travers la porte vitré entre la cuisine et le salon - enfance..

d'une promenade le long de la Saône aux abords du canal St Martin, d'une écluse l'autre
sur les pas de quelques flâneurs fantômes aux miens, d'un jour à une nuit
les mots mènent et nous emmènent
timides tout d'abord quand il s'agit de franchir quelques portes
plus vaillants alors et s'affranchir de toutes contraintes de temps, de marches et de lieux
dans ces pages tournées écornées parfois que nous lisons

et s'il avait plu aujourd'hui et que cette promenade se soit faite sous les parapluies les mots auraient-ils été plus humides plus frais plus tristes ou alors à l'image de quelques parapluies plus colorés
et s'il avait plu aujourd'hui et que chacun est vu apparaître un arc-en-ciel
et s'il avait plu des cordes que même l'encre aurait coulé sur nos joues
qu'en aurait-il été de nous de nos mots de notre sort
 
s'il avait plu je me serais retrouvée là sur mon balcon à épier les changements de couleurs mes changements d'humeur j'aurais écouté de la musique
je me serais alors souvenu de ces photos prises de mon balcon en un temps où mes échappées n'étaient que dans ces passages du temps sur mes montagnes
de l'automne marron jaune ocre triste sous la pluie au reflet doré comme ceux des blés en rase lumière
de l'hiver poudreux sapins saupoudrés blanc
du printemps le chant des premiers oiseaux l'odeur du lilas les pâquerettes jaune vert mauve
et puis vient l'été et le temps des promenades au bord de l'eau, au fil de l'eau

du canal St Martin en passant par les mers de Virginia et la Saône, revenir à la mer
se poser là sur un banc à l'ombre d'une crique au bord de
se laisser aller à flâner laisser errer les mots et quelques fantômes
leur laisser leur pas suivre les siens
tendre les cordes et faire couler l'encre pour mêler nos sorts

d'une rive l'autre



(rédigé dans la nuit du 12 au 13 juin - posté en premier lieu chez Liminaire en compagnie d'autres textes in et en duplex de l'atelier littéraire itinérant du 12 juin au bord du canal St Martin et pause au café Le Poisson Rouge)